AUGUSTIN LEJEUNE
NOTE HISTORIQUE SUR SAINT-JUST
écrite en 1812, publiée par Alfred Bégis, P., 1896

    Saint-Just se présente à ma pensée comme un des personnages où les bigarrures de l’esprit humain se sont manifestées de la manière la plus frappante.

    Quelquefois il se montrait bon jusqu’à répandre des larmes sur le malheur d’autrui; et souvent on l’a vu cruel, jusqu’à fermer son cœur au cri le plus déchirant de la nature. Était-il vrai, quand il pleurait? étais-ce par instinct qu’il commettait des cruautés? <…> L’âme de Robespierre offre de la prise au discernement de l’observateur : toujours constant dans le crime, on découvre en lui un goût inné du désordre, une nature essentiellement malfaisante.

    Mais Saint-Just m’a souvent paru être un composé d’éléments qui se choquaient. Un jour un pensait bien de lui, et le lendemain il fallait le haïr. Cependant, vous le suivrez dans sa carrière politique, pour déduire, de ces disparates, une opinion fixe et déterminée; et comme il a été matériellement coupable, vous poserez, comme moi, en principe, qu’un seul acte d’inhumanité ne fut jamais d’un honnête homme.



<…>
    Saint-Just n’était point un homme ordinaire; il pouvait, mieux dirigé, devenir un sujet utile. Mais le nom d’incorruptible, donné à Robespierre, l’égara. Il le vit comme un modèle à suivre et, l’insensé, voulut aussi de la célébrité. Il écouta la voix perfide de l’ambition, cette folie humaine, ce mal opiniâtre dont on ne peut plus guérir. La politique de son maître dut lui sembler barbare. Mais alors Saint-Just se fit violence et se dépouilla de tout sentiment humain: il rejeta le plus beau don du ciel; sa propre conscience ne fut pour lui qu’un préjugé à vaincre, et il alla chercher les vertus dans les fureurs de l’anarchie. «N’est pas homme, disait-il à la tribune, celui qui porte seulement un visage d’homme; je ne vois d’hommes qui ceux qui naissent avec les semences de la liberté.»



<…>
    Si ma mémoire me servait mieux, j’aurais vingt traits à citer, plus bizarres les uns que les autres, et dans lesquels ont se forcerait vainement saisir ce point de conformité, dont les actions de l’homme portent toujours l’invariable empreinte. Saint-Just aimait à faire des jeux de mots, et, d’accord avec la pensée du moment qui les avait produits, il n’écoutait plus alors aucune considération d’utilité réelle: une saillie avait jugé.